Doigt porte

Il y a un an jour pour jour…

Ce 25 juin 2017 devait être une belle journée. Il faisait beau, j’attendais un heureux évènement, toute la famille était réunie chez mes parents pour la fête des pères. J’étais à mille lieues d’imaginer que ce serait un cauchemar. Je ne pensais pas que ça pouvait arriver et encore moins que ça nous arriverait, à nous, que ça t’arriverait à toi mon pauvre trésor.

Il était 13 heures. On avait picoré quelques gâteaux apéro, toi aussi. J’étais avec Mamie Flo et on s’apprêtait à aller dehors pour commencer à manger. Tu me suivais partout. Tu prenais appui avec tes mains sur la porte des toilettes pour regagner la porte d’entrée. Je pensais que tu étais appuyée sur la porte d’entrée, j’ai voulu fermer la porte des toilettes. J’ai vu ton visage, d’abord plein d’incompréhension, et j’ai compris que quelque chose n’allait pas. Quand j’ai vu du sang sur l’entrebâillement de la porte, j’ai compris cette expression dans tes yeux. Tu avais mal. Tu t’étais coupée. Enfin, c’est ce que je pensais. Je t’ai prise dans les bras et on est allé mettre ton petit doigt sous l’eau froide pour faire arrêter le saignement. C’est seulement à ce moment-là que tu t’es mise à pleurer.

Il y avait beaucoup de sang. Tes pleurs se sont fait entendre jusque dehors. Grand-Pa est arrivé dans la salle de bains pour savoir que qui se passait. Quand le sang coulait un peu moins, j’ai vu que ton doigt n’était pas comme d’habitude. Je me souviens avoir dit à tes grands-parents qu’il manquait un bout de doigt. Grand-Pa pensait que je paniquais et essayait donc de me rassurer en me disant que non, ton doigt était normal, qu’il fallait que je me calme. J’ai répétait qu’il manquait un bout de doigt. J’en étais persuadée. Mais personne ne me croyait. J’ai demandé à Mamie d’aller vérifier près de la porte des toilettes. Et là, le couperet est tombé : j’avais raison. J’aurai tellement voulu avoir tort. Il y avait bien un petit morceau de doigt par terre. Papa est entré au moment où Mamie ramassait ton bout de chair. Elle pleurait. Il n’y croyait pas ses yeux et disait en boucle « c’est pas possible. »

Bizarrement, moi qui suis plutôt sensible à la vue du sang, je n’ai pas perdu mon sang froid. J’ai demandé à Mamie d’appeler les urgences pour connaitre la marche à suivre. J’ai réquisitionné un linge, une poche de glace et j’ai mis le bout de ton doigt dedans. On a sauté dans la voiture et Papa a roulé à toute allure jusqu’aux urgences. Tu as pleuré pendant tout le trajet. Ton doudou, tes vêtements, et les miens étaient pleins de sang.

Quand on est (enfin) arrivés aux urgences pédiatriques, tu ne pleurais plus. Il y avait plusieurs parents à l’accueil qui attendaient la secrétaire qui n’était pas là. On a pris le couloir « Interdit » pour trouver un personnel soignant. On a rapidement trouvé la secrétaire, pas vraiment ravie de nous voir ici. Quand je lui ai dit que tu avais le doigt sectionné, je crois qu’elle ne m’a pas prise au sérieux (elle imaginait sûrement une coupure…). C’est lorsque j’ai ajouté qu’on avait le bout de doigt dans le linge, qu’elle a réalisé. Elle s’est empressé de trouver un interne et t’a apporté du doliprane. Ils t’ont rapidement fait une radio pour voir si ton os était atteint. Il n’avait rien. Puis un médecin est arrivé, il nous a demandé si c’était un « doigt porte ». On n’avait jamais entendu ce terme, mais avons vite compris. Oui, c’était un « doigt porte ». Il a examiné le bout de doigt. Trop petit pour être recousu. On a déchanté. Il fallait opérer. Mettre une broche pour rallonger ton doigt. Prélever de ta peau pour que ton corps ne rejette pas ce rajout.

Il a fallu attendre 6 longues heures avant que tu ailles au bloc, le temps que ton estomac soit vide. Grand Pa et Mamie sont arrivés entre temps. L’anesthésiste et le chirurgien sont venus nous voir pour nous expliquer le déroulement de l’opération. On les écoute attentivement, les interroge, on ne craque pas. Avec le recul, je pense que c’est la montée d’adrénaline qui nous a fait tenir, et qui nous a fait garder la tête froide. Et, sans doute, le fait qu’on ne voulait pas que tu ressentes notre inquiétude, notre détresse, et encore moins que tu nous vois craquer.

L’infirmière est venue te chercher à 18h10 pour t’emmener au bloc. Tu pleures et nous tends la main pour qu’on te prenne dans les bras. Ca me déchire le cœur de te voir partir au bloc, de t’entendre pleurer. Les questions se bousculent dans ma tête. Comment va se passer l’opération ? Vas-tu supporter l’anesthésie ? A quoi ressemblera ton doigt ? Et si tu ne te réveillais pas ? Le temps me parait infiniment long. L’intervention devait durer 1h à 1h30. Il est 20 heures et tu n’es toujours pas revenue dans ta chambre. Je fais les cent pas dans le couloir pour guetter ton retour, je me fais un sang d’encre. Puis les médecins viennent nous voir pour nous dire que l’opération s’est bien passée, que tu es en salle de réveil. Tu reviens enfin dans ta chambre, à notre plus grand soulagement. Tu es dans le gaz (les infirmières t’ont donné de la morphine car tu étais douloureuse à ton réveil) mais tu nous souris petit trésor. C’est fou la force que tu as. On passe 2 jours à l’hôpital.  Antibiotiques par intraveineuse pour que ton corps ne rejette pas la broche et pour ne pas que ça s’infecte. Et le 27 juin on rentre à la maison.

Quand on arrive à la maison, tu dors paisiblement dans le cosy. C’est quand je suis sortie de la voiture que je me suis effondrée. Toute la pression était retombée. Je me suis retrouvée face à ma culpabilité, le sentiment d’être seule responsable. Je me suis dit que jamais je ne me pardonnerai, que tu ne me le pardonnerais pas non plus. J’ai demandé pardon à ton papa, parce que si ça avait été lui, je lui en aurais voulu, et ne lui aurais sûement pas pardonné de sitôt. Je craquais. Jusque-là, j’avais tenu (je ne sais pas comment, moi, la grande sensible) mais là, le craquage était immense. La culpabilité aussi.

 

Le jour où l’infirmière est venue à la maison pour refaire ton pansement pour la 1ère fois, j’ai trouvé ton doigt assez « beau ». Il ressemblait à un vrai doigt. J’étais soulagée. Mais le pansement suivant, j’ai réellement vu les fils, le sang noirci, ton doigt sans ongle. J’ai appelé papa et me suis (encore) effondrée. Je me détestais. Je ne pouvais m’enlever de la tête que c’était la main à laquelle tu mettrais ton alliance, que ça se verrait. Je détestais cette idée. L’infirmière avait beau me dire que le chirurgien avait fait un superbe travail, que la cicatrice était propre, j’étais profondément inquiète.

Après un mois et demi de pansement par l’infirmière tous les deux jours, c’est moi qui aies pris le relai et qui te faisais tes pansements jusqu’à la cicatrisation complète. J’ai eu une frayeur le jour où j’ai vu le bout de ton doigt tout rouge. J’ai foncé au CHU, de peur qu’il y ait une infection. C’était ta broche qui était tombée. La cicatrisation se faisait doucement mais sûrement.

Aujourd’hui, ton doigt est entièrement réparé. Il a l’aspect d’un doigt « normal », ton ongle a repoussé, et le bout de ton doigt est quasiment arrondi. Si on ne sait pas ce qui t’est arrivé, on ne le voit pas. En tout cas, ça ne saute pas aux yeux. On revient de loin. Je remercie le ciel d’avoir mis ce chirurgien spécialiste de la main sur ta route. Et par-dessus tout, que tu te sois réveillée.

Malgré cela, je ne pourrais jamais oublier. Les images m’ont hantée longtemps, très longtemps. Elles me hantent encore parfois. Et je ne pourrais jamais me pardonner. On a beau me dire que c’était peut-être un courant d’air, que ce n’était pas ma faute, ce n’est pas comme ça que je le ressens. Même un an après, j’ai du mal à en parler. Ma gorge se serre quand j’en parle et mes yeux se remplissent de  larmes. La cicatrice, la mienne, ne s’est pas refermée. Elle ne le sera jamais. Cela fait un an que, dès que tu t’approches d’une porte, j’ai les jambes qui tremblent, la peur qui m’envahie. on a beau avoir tout sécurisé à la maison, je sais qu’on n’est jamais à l’abri. Je ne souhaite à personne de vivre ce cauchemar et à aucun enfant de connaitre cette horreur.

Je redoute déjà ton regard quand je te raconterai ce qui s’est passé ce jour-là. Je redoute les mots que tu auras, les reproches que tu me feras mais je ne t’en voudrais pas. Sache que, j’aurai tout donné pour que ce soit mon doigt, plutôt que le tien. Ce jour-là, je le déteste profondément. Par-dessus tout, je me déteste, moi, d’avoir eu ce geste (involontaire) et de t’avoir infligé ça.

De tout mon être, du plus profond de mon cœur, je te demande pardon, ma toute-petite.

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4 Replies to “Doigt porte”

  1. Bonjour,
    Ton article est plein d’émotions, un accident est si vite arrivé. Mais tu n’es pas responsable, tu n’as pas voulu que cela arrive et tu as réagis immédiatement! Puis tout va bien maintenant! Cette douleur, ta fille ne s’en rappellera plus plus tard même si toi tu continueras à avoir peur, pour elle rien ne restera dans sa mémoire et jamais elle ne te le reprocheras ! J’ai aussi eu le doigt coincé dans la porte étant plus jeune, un courant d’air et hop, bloqué. J’ai donc une jolie cicatrice, mais il faut vraiment y prêter attention pour la voir, comme toi, ma mère s’en est voulu de pas avoir sécurisé la maison, mais c’est un accident, et ça ne se reproduira plus !
    Tu as eu vraiment un courage immense pour garder ton sang froid, et elle te remerciera pour ça !

    Merci de prévenir des dangers domestiques,

    Passes une belle journée

    1. Merci pour ton commentaire et ton soutien. Je te confirme, BE n’en a aucun souvenir! Elle s’amuse a jouer avec les portes à mon plus grand désespoir 😨😨😨 elle me fait des frayeurs mais je préfère qu’elle ne sen souvienne pas!

  2. Ton récit m’a fait froid dans le dos 😔. Les accidents arrivent, j’espère que ta culpabilité s’est atténuée. J’ai connu une fille qui bébé était tombée de la table à langer : elle a perdu son oeil et porte depuis un oeil de verre. Ta fille a certes connu la douleur mais tu dis que cela ne se voit pas, à l’inverse de l’oeil de verre (c’est un peu glauque excuse moi 🙈). Ceci dit je ne savais pas qu’une porte pouvait sectionner un doigt !! Je ferais attention avec ma descendance.

    1. Oui, dans notre malheur, on a la chance que cet accident ne l’a pas handicapée, que ca ne ne se voit que très peu. On n’est pas sensibilisés aux risques domestiques ni aux moyens de les éviter. Cest vraiment dommageable… j’en ai fait l’amère expérience, maintenant la maison est équipée pour les portes, et le conseille à tous parents

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